L’histoire du capitalisme (1 de 3)

J’ai lu « Une brève histoire de l’avenir » pendant les vacances, un livre de Jacques Attali, un docteur en économie, qui fut aussi un conseiller de François Mitterand, pendant plus de 20 ans. Une des lignes directrices du livre est de démontrer que l’ordre marchand dans lequel nous vivons présentement est l’aboutissement de l’idéal judéo-grec de liberté individuelle. Attali retrace l’histoire des principales civilisations marchandes de notre histoire afin de dégager les constances du succès et de l’anéantissement de chaque empire marchand.

L’ordre marchand et l’ordre impérial

Attali démontre que le capitalisme a le clair avantage de rassembler au lieu de diviser. De l’Antiquité au Moyen-Âge, pendant que des peuples différents aux langues différentes et aux religions différentes s’entretuent et se déchirent dans la guerre, le commerce rassemble et communique le même idéal: la valeur de la monnaie.

Il oppose l’ordre tyrannique de l’impérialisme à l’ordre marchand du capitalisme. Le pouvoir de l’impérialisme réside dans l’asservissement des peuples. L’autorité de sa force fait travailler gratuitement ses citoyens, sous prétexte de les protéger contre les mercenaires, brigands, mendiants ou possédés de toutes sortes, dont la menace perpétuelle est une réalité de survie. Le pouvoir du capitalisme tire sa force dans l’affirmation du désir des hommes. Alors que la religion – instrument politique de l’ordre impérial – a comme ambition de libérer l’homme de ses désirs, l’ordre marchand souhaite plutôt lui permettre d’être libre en les organisant. Ce principe est d’autant plus efficace que les objets du désir de l’ordre marchand sont aussi convoités par la puissance de l’ordre impérial, symbole ultime de liberté absolue. Pour le dire autrement: le fait d’alimenter toujours mieux les désirs de l’ordre impérial confère de plus en plus de pouvoir – de liberté – à l’ordre marchand. Le roi est libre, vive le marchand!

Pourtant, l’ordre marchand ne s’installe pas du jour au lendemain. D’une part, il n’est pas encore assez puissant pour renverser l’autorité de la force: la liberté de l’ordre marchand ne sert à rien sans la protection de l’ordre impérial. D’autre part, pour pouvoir exister, l’ordre marchand nécessite un minimum de liberté. Un esclave ne peut pas être « plus libre » que son statut lui permet de l’être. L’environnement de tous les empires n’est donc pas nécessairement propice aux prémisses de l’ordre marchand. Malgré cette relative impuissance, le pouvoir marchand s’insinue lentement dans les interstices des royaumes. Il est comme la jungle des forêts tropicales qui recouvrira bientôt les temples des civilisations déchues.

Structure de l’ordre marchand

L’ordre marchand s’organise autour du regroupement des forces créatives d’un ensemble d’individus qui s’unissent afin d’être plus libres. C’est ce goût de la liberté qui les force à faire preuve d’ingéniosité et d’innovation. Un individu qui, par exemple, gagne 2 dollars pour chaque panier de fruits qu’il récolte se demandera comment faire pour produire plus de paniers en moins de temps. De même qu’un individu qui gagne 10 dollars pour les plus beaux paniers de fruits qu’il distribue se demandera comment produire de meilleurs fruits ou comment améliorer son réseau de distribution.

Tous les coeurs répondent à un manque qui, autrement, les détruirait; tous utilisent des stratégies volontaristes pour prendre l’ascendant sur les autres: l’imitation, la rigueur, la force, le dirigisme, le protectionnisme, le contrôle des changes sont leurs armes (Une brève histoire de l’avenir, p.52).

Le rassemblement des forces créatives visant à répondre aux « problèmes » de l’environnement prend de plus en plus d’ampleur jusqu’à devenir une ville – un « cœur » où s’accumulent les richesses. Ce ne sont pas les innovations qui génèrent du profit, mais bien les produits dont la vente est facilitée par ces innovations. Par exemple (beaucoup plus tard) ce ne sera pas l’invention du moteur à explosion qui génèrera du profit, mais bien l’utilisation de cette invention pour propulser l’automobile. Les innovations sont éphémères, car elles peuvent être copiées ou volées. Leur avantage est nul si elles ne peuvent contribuer concrètement à la puissance commerciale de l’ordre marchand. Ce sont bel et bien les idéaux judéo-grecs du neuf et du beau qui sont à la source des fantasmes de liberté de l’ordre marchand, mais ces idéaux puisent leur pouvoir attractif dans la pratique.

Les « cœurs » les plus puissants sont ceux qui renforcent les liens commerciaux avec leur « milieu », c’est-à-dire avec les « cœurs » du même ou des autres pays – anciens et futurs rivaux en déclin ou en expansion. En « périphérie » se situe le reste du monde, c’est-à-dire l’ensemble des empires gouvernés par l’ancien ordre impérial et qui échangent les plaisirs des « cœurs » et de leur « milieu » contre leurs richesses naturelles, cumulées par la force et la coercition.

Caractéristiques de l’ordre marchand

À la force brute périphérique de la coercition, l’ordre marchand oppose l’ingéniosité de l’innovation et le l’amélioration de son réseau. La gestion efficace des innovations est au fondement même de l’ordre marchand. D’autant plus que la concurrence en menace perpétuellement l’équilibre.

Une forme marchande dure aussi longtemps que le coeur peut réunir assez de richesses pour maîtriser le milieu et la périphérie; elle s’essouffle quand le coeur doit consacrer trop de ressources pour maintenir la paix intérieure ou pour se protéger d’un ou de plusieurs ennemis extérieurs (Une brève histoire de l’avenir, p.53).

Car même si la puissance militaire n’est pas au fondement de l’ordre marchand, celle-ci doit en assurer la survie contre les puissances militaires du pouvoir impérial. Tout comme elle se doit de transformer et de faire le commerce d’une ou de plusieurs de ses richesses naturelles, en plus de vendre le produit de ses innovations et de faciliter l’échange des richesses naturelles avec le « milieu ». Nous verrons d’ailleurs que l’importance de la distribution favorisera systématiquement les « cœurs » des villes portuaires.

Les 9 ordres marchands

Selon Attali, 9 coeurs marchands se sont succédé jusqu’à nos jours. Il s’agit de

  1. Bruges (1200-1350)
  2. Venise (1350-1500)
  3. Anvers (1500-1560)
  4. Amsterdam (1620-1788)
  5. Londres (1788-1890)
  6. Boston (1890-1929)
  7. New York (1929-1980)
  8. Los Angeles (1980-?)

Les caractéristiques de ces 9 empires marchands seront résumées dans la seconde partie de cette histoire du capitalisme. Pour l’instant, il est intéressant de constater le glissement historique du pouvoir marchand de l’Orient vers l’Occident.

Histoire du capitalisme : tableau chronologique des empires marchands
Histoire du capitalisme : tableau chronologique des empires marchands

Histoire du capitalisme : glissement historique du pouvoir marchand de l’Orient vers l’Occident

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La photo de la une provient du site Histoire de France.