Le déclin du Web et la montée des applications

Pour ceux qui ne le savent pas encore, le Web est mort la semaine passée. Il est mort très jeune ce bon vieux Web, d’une mort à répétition comme on en voit souvent dans Six feet under ou bien dans les manchettes de BBC. Chris Anderson a annoncé son décès dans un article intitulé « The Web is dead, long live the Internet« . L’argument central de l’auteur est que la part de marché du Web est en déclin au profit des applications mobiles et nomades (sans oublier les vidéos de YouTube).

En fait, tout se passe un peu comme dans le bon vieux temps, lorsque des visionnaires un peu excentriques ont annoncé le remplacement de la télé au profit des sites Web. Et que les stratèges publicitaires se sont empressés d’essayer de convaincre leurs clients qu’il fallait maintenant investir dans le Web, que le Web c’était  le futur, et qu’il ne fallait pas passer à côté de cette opportunité. Il faut dire qu’avec la rapidité avec laquelle le Web 2.0 a fini par être compris du grand public, le Web a peut-être la chance de ressusciter trois fois avant que les entreprises comprennent qu’il soit mort…

Mais tout d’abord, même si on ne peut pas nier la montée de la popularité des applications P2P telles que celles proposées par Facebook ainsi que la popularité des téléphones intelligents comme le iPhone, il est nécessaire de mettre en contexte le parti pris d’Anderson pour interpréter les tendances du graphique sur lequel il se base pour annoncer la mort du Web. À cet égard, le site de boingboing.net propose un excellent article sur son site : « Is the Web really dead? ».

La différence entre Web et Internet

Le Web et l’Internet, ce n’est pas la même chose? Voilà en gros une des premières questions que se posent bien des gens lorsque je leur parle de tous les changements qui bouleversent actuellement le monde numérique. Eh non, ce n’est pas la même chose!

L’internet est un réseau mondial d’ordinateurs interconnectés dans lequel tous les ordinateurs peuvent communiquer en utilisant des protocoles pour faciliter la transmission des informations.

Le Web (world wide web, www) est une façon de se connecter sur l’Internet qui utilise le protocole HTTP (la fameuse adresse de votre site Web) afin de transmettre des données dans des fureteurs Web comme Explorer, Firefox, Chrome, Safari, etc.

L’internet, c’est le réseau, et le Web, une des façons de se connecter au réseau.

Le déplacement du Web vers les applications

Traditionnellement, les informations commerciales sur Internet sont partagées dans un site Web. On se connecte sur Internet pour visiter des sites Web. On cherche sur Google pour trouver des sites Web. On utilise Explorer pour surfer sur Internet, passant d’un site Web à un autre. On peut ainsi accéder à des informations comme du texte, des images, des vidéos, etc.

L’arrivée des téléphones intelligents comme le blackberry ne change pas vraiment le Web, mais change complètement la façon dont nous consultons le Web. Au lieu d’y accéder par un fureteur on y accède maintenant par l’écran de notre téléphone ubiquitaire. Avec le Web ubiquitaire, le Web commence cependant à sortir de l’Internet et il entre dans nos vies.

Au tout début cependant, il faut comprendre que c’est bel et bien le Web qu’on consulte sur son téléphone (ce téléphone doit d’ailleurs d’abord être connecté à un réseau cellulaire avant de pouvoir se connecter sur le réseau Internet, moyennant des frais qui demeurent encore à ce jour exorbitants).

Et cette consultation est très pénible, car la plupart des sites ne sont pas optimisés pour de petits écrans, les boutons interactifs ne fonctionnent pas tout le te temps, les mises en pages sont brisées, etc..

Les applications d’Apple

Le Web n’est pas intéressant sur un mobile. Il y est même franchement ennuyant. Qui veut s’ennuyer à naviguer sur le Web son téléphone portable? Bien sûr, c’est nécessaire si on a besoin d’une information importante qu’on a oublié de prendre en note en consultant le Web avec son portable, mais sinon à quoi bon perdre son temps?

C’est Apple qui a le mieux compris ce problème d’incompatibilité entre le Web et le téléphone intelligent. La réponse à ce problème? Créer des applications ultras conviviales qui permettraient aux utilisateurs de trouver rapidement des informations utiles, sans nécessairement passer par le Web, mais en utilisant le support d’Internet pour interroger des bases de données.

Il est important de répéter cette nouvelle stratégie. Avec le iPhone, ce n’est plus le Web qui est utilisé pour accéder à Internet, mais ce sont des applications.

Perception, after all, is everything: many apps are to the Web as bottled water is to tap — an inventive and proprietary new way of decanting, packaging and pricing something that could once be had free. (The Death of the open Web, New-York Times)

Les applications de Facebook

Pendant ce temps, et dans un tout autre lieu, le Web 2.0 métamorphose le paysage du Web. Voilà qu’un site Web n’est plus seulement un amalgame de texte, d’images et de son, mais qu’il est un lieu collaboratif ou les internautes peuvent collaborer afin de bonifier les informations qu’ils consultent. Ce virage collectif du Web, c’est probablement Facebook qui l’a mieux compris en remettant à l’avant-plan les outils collaboratifs du P2P avec ses applications tous plus virales les unes que les autres.

Le génie de Facebook a été de remettre à la mode et d’actualiser des protocoles Internet déchus comme Usenet, la messagerie instantanée, les newsgroup et d’en permettre l’utilisation via des applications qui se greffent subtilement sur le Web.

C’est ainsi que le Web n’est plus vraiment du Web et qu’il se transforme lentement en une couche d’applications par-dessus le Web, dont les données transitent par Internet. Pour compliquer les choses, les informations de ces applications sont tout aussi mobiles que les téléphones intelligents et peuvent se déplacer d’un site Web à un autre, d’un téléphone à l’autre, d’une plateforme à une autre pourvu que les protocoles soient respectés et que le réseau Internet soit ouvert. Puisque, par exemple, je pousse mon flux d’informations de Twitter sur Facebook, les gens qui sont sur Facebook ont l’impression que j’y passe beaucoup de temps alors qu’en fait je n’y suis pas. Être et ne pas être.

Un monde ouvert, un monde fermé

Un des enjeux importants de ce déplacement du Web est le changement de paradigme qu’il implique. Alors que le Web est réputé pour l’ouverture de son système d’information, les développements des applications se font en systèmes clos.

Over the past few years, one of the most important shifts in the digital world has been the move from the wide-open Web to semiclosed platforms that use the Internet for transport but not the browser for display (The Web Is Dead. Long Live the Internet, Wired).

Tout le monde a accès au code source du Web et peut s’en servir comme bon lui semble (en autant d’agir en accord avec les conditions d’utilisation), mais seules les entreprises privées ont accès à la source du code de leurs applications. Ce changement de philosophie est d’ailleurs discuté de fond en comble dans un débat à propos de la mort du Web, toujours sur Wired.

L’avantage majeur des systèmes fermés est la sécurité. Les développements d’un système fermé sont organisés systématiquement pour répondre à des stratégies d’affaires précises. Les bogues sont éliminés de façon systématique afin d’assurer la fluidité des applications, si chère au Web 2.0. Puisque le système est fermé, les risques de piratage sont aussi beaucoup moins grands. Ne contribue pas au système qui le veut. À cet égard, le contrôle d’Apple qui a le pouvoir d’approuver ou de désapprouver les applications de son système d’opération est légendaire. Mais il faut aussi ajouter que la garde des des pares-feu de Microsoft a souvent été démolie par le passé par une série d’attaques tous plus ingénieuses les unes que les autres…

Le principal danger des systèmes fermés est le manque d’innovation. Historiquement, c’est souvent par la collaboration, la liberté et le choc des idées que l’innovation advient. À trop longtemps évoluer dans un système fermé, on en vient à oublier les menaces et les opportunités de l’environnement externe et on finit par gérer l’innovation comme un fonctionnaire syndical qui gère des griefs. Or l’histoire industrielle de la passation d’un monde ouvert à un monde fermé est le moteur de l’humanité : c’est l’histoire de notre capitalisme.

Toujours est-il qu’il est important de comprendre que nous sommes présentement à cheval entre ces deux périodes. L’ébullition créatrice d’un monde ouvert qui a amené l’innovation percutante de systèmes fermés comme le iPhone d’Apple ou les applications de Facebook. Et il y a peut-être un danger de stagnation à l’horizon. Ou des bonnes opportunités d’affaires.

Paradoxalement, le fameux monde collaboratif du Web 2.0 a atteint sa maturité dans un monde fermé, anticollaboratif. Une belle subversion.

À la lumière de ces observations, j’essaierai maintenant de comprendre si ça vaut toujours la peine d’investir dans un site Web pour son entreprise. J’en parlerai d’ici la semaine prochaine.

  • http://www.le-courrier-industriel.fr/ Le Courrier Industriel

    Pas faux tout ça !
    Comme tout va très vite dans le monde numérique (Facebook n’existait pas il y a 5 ans), tout peut arriver. Même peut-être la ringardisation de Facebook…
    Néanmoins, il est vrai que les réseaux sociaux et les applications Apple contribuent à fermer le web. L’objectif étant de rendre l’audience captive.
    Mais dans ces conditions, on risque de revenir à une forme de télévision (tv 2.0 certes, mais tv quand même).
    Je préfère parier qu’avec les nouveaux standards du web et l’utilisation de services web (API), le web libéré montrera à nouveau tout son intérêt aux internautes…

    • http://www.kinaze.org kinaze

      J’aime bien ton image de télévision 2.0. En fait n’en sommes nous pas déjà rendu à être une interface protable? Et le problème avec ce genre d’interface est qu’il n’y a pas 2 télévisions 2.0 semblables… Ce qui fait que ça deviendra de plus en plus difficile de communiquer avec son public cible… Déjà que c’est compliqué pour une entreprise de mettre en place des stratégies sur le Web qui maximise son chiffre d’affaires. Imagine ce que ce sera quand il faut maintenir la relation sur plusieurs applications. Si on ne fait que considérer le iPhone est Facebook, c’est relativement facile. Mais le problème est que Facebook et le iPhone ne sont que des supports d’applications. Et qu’il y a plusieurs applications qui permettent ultimement aux utilisateurs d’interagir avec la marque et d’entrer en relation avec une entreprise… Pour comprendre et mesurer la portée de campagnes marketing sur Facebook, on ne peut pas juste dire qu’il faut mesurer Facebook. Il faut dire qu’il faut mesurer les applications que les clients utilisent sur Facebook. Et mesurer une application fermée, c’est très difficile…Tu as totalement raison lorsque tu paries sur le futur des APIs. Mais je ne suis pas sûr que ça règlera les problèmes de systèmes clos des applications. Car c’est une chose d’avoir accès à l’API d’une application. Et s’en est une autre que d’obtenir les méthodes qu’on désir pour pouvoir interroger les bases de données comme on l’entend et de pouvoir mesurer ou manipuler les données comme on le veut (l’exemple plus bas du commentaire laissé sur Facebook dont je voudrais pousser automatiquement l’information sur mon blogue illustre bien ce point). Et fort est à parier que l’accès aux API sera de plus en plus onéreux (il faut bien gagner sa vie) donc de plus en plus difficile à justifier d’un point de vue budgétaire (pour les entreprises qui utilisent plusieurs APIs)… Et je ne parle pas de l’innovation qui finit bien souvent par décliner dans des mondes fermés. J’en profite pour te dire que j’aime bien ton blogue! Merci d’avoir pris le temps de réfléchir avec moi.

  • http://www.cindyrivard.com Cindy Rivard

    Analyse très intéressante. J’ai hâte de connaître tes conclusions concernant les investissements dans un site web. Personnellement, je ne crois pas que ce soit demain la veille où l’on dira  » abats les sites web » , mais il est indéniable que nous nous trouvons à cheval entre deux époques si je peux me permettre de m’exprimer ainsi. Gardons les yeux grands ouverts sur ces évolutions.

    • http://www.kinaze.org kinaze

      Bonjour Cindy! Merci pour ce commentaire. J’ai bien hâte moi aussi de continuer l’analyse. Un petit teaser? La montée des applications est loin de rendre le site Web inutile, mais redéfinit la conception que nous nous faisons de notre site Web et redonne une importance capitale au back-end de notre entreprise, tout particulièrement en ce qui à trait à la gestion des informations (du site, des réseaux sociaux, des applications mobiles, Web, etc.) des bases de données. Enfin, le Web devient un support à un système d’information invisible, mais primordial. Bon… Je m’emporte un peu… lol. Plus d’infos bientôt.

  • http://www.kinaze.org kinaze

    Je prend le temps de reprendre un commentaire qui m’a été laissé par Mehdi Astar sur Facebook. Déjà en 2003 Medhi avait prévu dans un essai au MBA que le monde est mobile est du coup que le telephone et l’internet enfin tous les aspects doivent inéluctablement le devenir .

    Je lui ai laissé ce commentaire :

    « u avais bien raison! Mais en plus d’être mobile, je pense qu’il est important de comprendre que le monde devient aussi lentement une série d’applications qui roulent sur des interfaces mobiles. Pour les entreprises qui veulent faire du marketing digital, ça pose plusieurs questions. On ne peut plus juste dire qu’il faut faire de la publicité sur des supports mobiles. Il faut maintenant déterminer quelles sont les applications mobiles qu’il est le plus avantageux d’utiliser. Et comment mesurer les ROI de ces investissements? Ce dernier aspect sera beaucoup plus complexe qu’il en à l’air. D’une part, l’aspect multicanal d’une stratégie promotionnelle ne concernera plus seulement l’Internet, le print, la tv, les brochures, etc, mais sera beaucoup plus granulaire : l’application x, l’application y, etc. D’autre part, il est déjà difficile de mesurer et d’analyser les interactions des clients sur un site Web afin d’en maximiser la portée. Imagine ce que ce sera avec une suite d’applications dont la portée est beaucoup plus petite que la portée du site Web classique….
    Merci d’avoir pris le temps de laisser ce commentaire.  »

    Que ce serait bien d’avoir la possibilité de pousser automatiquement les commentaires de Facebook sur une source prédéterminée…

  • http://twitter.com/OrizonMedia Orizon Média

    Avec une vision un peu élargie, on peut entrevoir ce que toute la mobilité actuelle pourra accomplir dans disons… 5ans. Mais si l’on prend en compte que les applications p2p que nous connaissons maintenant n’ont jamais été aussi utilisées et populaires qu’à leur «retour à la vie», est-ce qu’on peut penser qu’une partie de toute cette mobilité devra «mourir» pour devenir aussi populaire et utilisé que ce qu’on connait présentement du web 2.0 par exemple? et si c’est le cas, nous serons beaucoup plus loin que ce que les application mobiles d’aujourd’hui peuvent accomplir (l’évolution technologique y sera pour beaucoup aussi…)

    • http://www.kinaze.org kinaze

      Ah ah! C’est une bonne question à laquelle je ne peux malheureusement pas répondre. Mais je peux cependant dire que les applications du mobile sont présentement très populaires, surtout dans les pays qui ne pratiquent pas des frais de connexion à l’Internet aussi exorbitant que le Canada. En fait, je pense vraiment que les frais des téléphones cellulaires au Canada sont injustement élevés ce qui à comme conséquence d’empêcher le grand public d’utiliser massivement l’Internet sur leur mobile ce qui empêche les développeurs d’applications de s’intéresser à ce marché et qui contribue finalement à la faiblesse de notre économie « mobile ». En fait, pour faire mon futurologue, ce n’est pas par la mort que le mobile deviendra de plus en plus populaire, mais bien dans la déréglementation des prix de ses forfaits.

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