Web ubiquitaire, Web communautaire et réseaux

J’ai eu encore le plaisir d’assister à l’Intracom cet année. J’ai bien aimé les conférences qui ont stimulé mes réflexions. Je commence avec mes impressions sur le concept du Web ubiquitaire, qui est un terme que je ne connaissais pas avant Intracom.

La montée du Web ubiquitaire

Avec le Web ubiquitaire, le Web sort du Web et il entre dans nos vies. « L’informatique ubiquitaire, telle qu’elle a été décrite il y a 15 ans par Mark Weiser, postule un monde où les gens sont entourés de terminaux informatiques interconnectés via des réseaux, et qui nous aident dans tout ce que nous entreprenons » (w3.org, 2006).

Des bornes intelligentes statiques

Les réseaux du Web évoluent déjà avec nous depuis plusieurs années. Au départ, les bornes interactives pour entrer en relation avec lui sont statiques, elles sont localisées à un endroit précis: il faut, par exemple, se déplacer au guichet automatique pour sortir de l’argent; ou bien passer par une caisse enregistreuse pour que leurs scanneurs poussent les données des achats – qui transitent souvent dans les nuages de l‘informatique dématérialisée – vers un système d’information quelconque.

Des objets nomades

Peu à peu, les objets intelligents commencent à se déplacer avec nous: les bornes téléphoniques, par exemple, sont substituées par des téléphones de plus en plus intelligents (est-ce encore des téléphones?) qui nous permettent d’être toujours connectés sur le « réseau ». Les recherches pour le développement des technologies de surveillance médicales ou policières ont aussi grandement contribuées au développement des objets nomades du Web ubiquitaire.

Transformation du mode de transfert des données

L’évolution du Web ubiquitaire est non seulement une évolution vers le nomadisme d’objets qui se déplacent avec nous, mais aussi une transformation du mode de transfert des données. Il y a un déplacement stratégique dans l’utilisation du Web. L’échange de données entre les entreprises et le consommateur n’est plus seulement un processus transactionnel qui va du consommateur vers l’entreprise. C’est aussi un processus relationnel qui va de l’entreprise au consommateur. À cet égard, un des espoirs majeurs de l’informatique ubiquitaire est de réinventer le marketing en poussant toutes sortes de données sur les capteurs nomades des consommateurs en fonction de leurs intérêts et de leur géolocalisation.

Des exemples pratiques

Le MIT, Montréal et Bixi wiki

Ça m’a pris un peu de temps à le comprendre, mais Louise Guay, conjointement avec le MIT, travaille présentement sur un projet à Montréal qui vise à permettre aux gens qui se promènent en Bixi, d’avoir accès à une panoplie de services en fonction des trajets qu’ils décident de prendre. Pour les plus sportifs, il serait possible de comprendre le nombre de kilomètres, la durée des trajets et la quantité de calories pouvant être brûlées en fonction des parcours. Pour les plus gourmands, des restaurants seraient proposés, et pour les fashion addicts, une série de boutiques tous plus colorées les unes que les autres pourraient figurer sur la liste de lieux à ne pas manquer. J’ai le goût d’une petite journée asiatique à Montréal? Je n’ai qu’à prendre un Bixi, paramétrer mon parcours en choisissant le mot clé « Asie » et le tour est joué. Un beau projet pour le tourisme, mais aussi pour mieux vivre dans sa ville.

iPhone, Android et La SAQ

Il y a des applications pour tous les goûts sur iPhone, mais c’est avec le Nexus One de Google que j’ai eu la chance de voir une belle démonstration de Web ubiquitaire. J’étais avec Philippe Le Roux, lorsqu’il s’est mis a discuté avec Jean-François Dufresnes de la SAQ. Il voulait démontrer à la SAQ le potentiel économique d’une petite application développé sur Android, le système d’exploitation libre pour le téléphone intelligent de Google. En gros, le téléphone peut être utilisé comme un scanner qu’on pointe vers le code-barre des objets pour obtenir toutes sortes d’informations sur ceux-ci. Pour le vin, ça signifie des commentaires d’appréciation par d’autres amateurs de vin, des suggestions de mets assortis ou de vins similaires, des succursales ou les bouteilles sont en stock, etc. Toutes ces informations à l’aide de la photo d’un code-barre poussée en temps réel vers une base de données dans les nuages qui retournent presque automatiquement les résultats. Du beau marketing relationnel.

Et les projets sociaux?

J’ai beaucoup apprécié la sagesse de Jean-Yves Fiset et de son collègue Éric Lacroix lors du débat à propos de l’ergonomie et de l’expérience utilisateur, animé par Sandrine PromTep. M. Lacroix a mentionné que le Web ubiquitaire n’est pas seulement un concept de marketing à faire de l’argent, mais que ses applications pourraient aussi être utiles dans toutes sortes de programmes gouvernementaux à portée sociale. Supposons par exemple que vous êtes quelque part dans une ville que vous ne connaissez pas très bien et que votre enfant s’étouffe subitement et arrête de respirer. Il serait intéressant, dans ce moment de panique, d’utiliser une application gouvernementale (intramunicipale?) pour trouver rapidement l’hôpital le plus près de votre position géographique.

Les problèmes de l’urbanisme digital

Tous ces beaux projets sont bien beaux. Mais une question demeure – une question qui tue : qui est responsable des développements de cet urbanisme digital? À l’image des rues et des quartiers d’une ville qui doivent être développés selon des stratégies d’urbanisme à moyen et long terme, le développement des réseaux du Web ubiquitaire doit être pris au sérieux. Le problème majeur de l’urbanisme digital est aussi sa force : n’importe qui avec un peu de moyens peut mettre en place un réseau ou transit des données. Est-ce qu’il faut tenter de réglementer les réseaux du Web ubiquitaire ou bien est-ce une cause perdue d’avance? Et qui serait le responsable de cette réglementation? Le pouvoir du secteur municipal, provincial, fédéral, privé?

La face cachée des données

Pourquoi vouloir réglementer l’urbanisme digital de toute façon? La réponse à cette question se trouve dans les données qui transitent dans le Web ubiquitaire. Qui est responsable de ces données? L’exemple de Facebook peut aider à faire comprendre le questionnement. Lorsque vous êtes sur Facebook et que Facebook mesure vos intérêts et décide de vendre ces intérêts à des entreprises qui veulent vous vendre des intérêts similaires, vous êtes peut-être contents maintenant, mais vous ne serez peut-être pas content plus tard. Car les données peuvent être stockées pour une longue période de temps. Supposons, par exemple, que vous publiez à propos de la naissance de votre enfant sur Facebook et 12 ans plus tard, des écoles privées du niveau secondaire commencent à vous envoyer des messages pour inscrire votre adolescent dans leurs établissements…

Un autre bon exemple provient de Don’t do evil or follow the money? qui rappelle l’extermination des juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale. Qu’arriverait-il si des gouvernements fascistes prenaient le pouvoir dans des pays industrialisés comme le Canada, les États-Unis ou la France et décidaient d’utiliser les fameuses données afin d’exterminer les citoyens indésirables? Malgré la clémence actuelle de nos situations politiques (économiques?), nous oublions trop souvent que plusieurs pays sont en situation de guerre en 2010.

Le problème n’est pas seulement de dire aux entreprises qui collectent des données de les rendre public. Et de lancer une campagne sociale ayant comme slogan : « les données aux citoyens ». Bien que je sois parfaitement en accord avec un tel mouvement, il me semble qu’il faut aussi se poser des questions comme « qui profite réellement de cette démocratisation des données » et « quelles sont les menaces de rendre publiques des données sur les habitudes de vie des citoyens d’un pays ou d’une ville ». Car jusqu’à maintenant, il me semble que la promotion est mise beaucoup plus du côté de l’accessibilité et de la démocratisation des données que du côté de la réglementation des systèmes d’information par lesquels transigent ces données..

Le cynisme des communautés

Posons-nous maintenant la question : « pourquoi ne pas réglementer l’urbanisme digital? ». Parce que ces gratuit, justement, et que la philosophie du développement communautaire des logiciels libres peut éventuellement être rentabilisés par les entreprises qui savent lire entre les lignes.

Pendant longtemps et pour encore quelque temps, c’est le lien qui a été la monnaie du Web. Le lien est cependant en train de perdre des plumes au profit des données. En d’autres mots : donne-moi tes données et je te monterai un système, en plus de te fournir un réseau pour entrer en relation avec ton public cible, peu importe où il est. Si ton client est sur mon réseau, et qu’il cherche ton produit,  je vais lui faire des propositions qu’il ne pourra pas refuser, en fonction de son budget et de son mode de vie. Une sorte de pimp digital dont les propositions seront alimentées gratuitement par des réseaux de communautés dont les systèmes d’information favorisent l’interaction des membres. Quoi de mieux que l’opinion impartiale d’un utilisateur pour nous aider à prendre des décisions?

Mais les communautés, tout comme les entreprises, font toujours parties d’un réseau. Avec le Web 2.0, les entreprises ne sont plus propriétaire de ce réseau. Mais ce ne sont pas pour autant les utilisateurs du réseau qui en deviennent les responsables, même s’ils en sont les principaux acteurs. À qui appartiennent donc tous ces beaux réseaux communautaires du Web ubiquitaire? Aux développeurs de systèmes nomades? Et quel est le coût d’appartenir ou de ne pas appartenir à un réseau? Celui du système qui est développé ou celui des données qu’on accepte ou non de partager?

C’est probablement un statisticien, et non pas un gestionnaire d’entreprise ou de communauté, qui pourra un jour répondre à toutes ces questions.

L’image provient de scencity.fr